Ceux que l’Histoire a oubliés …

Remise d’une Légion d’Honneur à Troudousten en 1850.

En ce dimanche 17 mars 1850 à l’hôtel de ville de Morlaix, il y a du beau monde, on peut y voir des autorités civiles comme Monsieur le Sous-Préfet de Morlaix mais aussi de nombreux militaires dont un détachement du 118ème de ligne ainsi qu’un autre de la garde nationale avec tambours et trompettes.

Dès l’arrivée des représentants de la municipalité de Ploujean à savoir Monsieur Frédéric Guillaume Boudin de Tromelin, maire de la commune, accompagné de Monsieur Yves Marie Steun premier adjoint et de Jean Marie Boissais secrétaire de mairie, tous ces notables se mettent en marche, le détachement militaire et la musique de la garde en tête. Autant dire que petit à petit, c’est une grande partie de la population morlaisienne et ploujeannaise qui se joint au cortège. Lorsque toute cette troupe atteint le hameau de Troudousten, « fauxbourg » de Morlaix et vrai second bourg de Ploujean, c’est une foule compacte qui envahit la petite place ainsi que les ruelles aux alentours.

Tout le monde veut être aux premières loges afin d’assister à un événement si rare qu’en fait, il ne se produira qu’une fois dans ce quartier situé sur la commune de Ploujean mais imbriqué dans l’agglomération morlaisienne. Ce lieu ne jouit pas d’une bonne réputation et le docteur Baret médecin-major au 118 ème de ligne ira quarante ans plus tard jusqu’à dire que ce fangeux bourg est une véritable cité de « Kroumirs » où grouille une agglomération sans nom. Lorsque l’on sait que ce terme « Kroumirs » désigne une peuplade habitant sur la frontière algéro-tunisienne qui, pour les militaires eut une très mauvaise réputation, ce n’est pas flatteur.

Peu importe car ce jour là pour un certain Troadec Jean, habitant ce quartier c’est très certainement le plus beau jour de sa vie. Il attend patiemment devant le pas de sa porte assis sur un fauteuil. On le transporte, toujours assis sur son siège car ses infirmités l’empêchent de se lever, jusqu’à la petite place où tout le monde l’attend. Le silence se fait pesant puis Monsieur Pesseau, trésorier des Invalides de la Marine lit le brevet qu’il a sous les yeux en y mettant toute la solennité qui sied à l’événement et dont le texte se termine ainsi :

«En vertu de la lettre de Monsieur le Grand Chancelier de la Légion d’Honneur en date du 8 février 1850 et de celle de Monsieur l’Amiral Préfet maritime de Brest qui nous délègue son pouvoir à la date du 13 mars 1850, en vertu des pouvoirs que nous avons reçus, nous vous faisons Chevalier de la Légion d’Honneur ».

Puis Monsieur Pesseau se penche sur le vieil homme qui accuse tout de même 76 printemps et lui agrafe la croix sur la poitrine.

Jean Troadec dont l’épouse ainsi que les enfants et petits enfants se tiennent un peu à l’écart, a du mal à contenir ses larmes. Monsieur Boudin de Tromelin, le maire fait alors au décoré, un petit compliment que la foule accueille par le cri de « Vive Troadec » auquel le récipiendaire répond en criant par trois fois d’une voix éraillée par l’émotion « Vive la France ». Puis Monsieur le sous-préfet ainsi que les titulaires de la légion d’honneur présents à la cérémonie vont tout à tour lui donner l’accolade …

Mais pourquoi cette légion d’honneur ? Certains habitants du quartier s’interrogent. D’une part ils sont jeunes et de plus pour certains, ils n’habitent là que depuis peu car autrement ils auraient peut-être entendu parler de Jean Troadec. Ils ont cru comprendre qu’il faisait partie des rares survivants d’un navire coulé par les Anglais pendant la Révolution mais sans plus…

Alors sollicité par quelques-uns de ses amis, ce brave Jean se fait un plaisir de leur raconter l’histoire du « Vengeur du Peuple » :

« C’était il y a très longtemps, pendant la Révolution, nous étions en guerre contre nos ennemis de toujours, les Anglais. Vers la fin du mois de mai 1794, notre flotte quitta le port de Brest afin d’aller à la rencontre d’un convoi venant d’Amérique qui venait apporter des vivres à la France. Mais cette flotte rencontra l’escadre anglaise et le 1er juin, l’amiral commandant la flotte française passant outre l’ordre qu’il avait reçu de ne pas se battre, décida d’attaquer. Notre haine des Anglais était trop forte et nous voulions tous en découdre avec notre ennemi juré … »

Un groupe compact s’est maintenant formé tout autour de Jean et celui-ci imperturbable, continue son récit …

« Moi Jean Troadec, j’étais matelot sur le «Vengeur du Peuple» un fier navire, un deux ponts qui portait 74 canons et dès le début de la bataille nous avions dû faire face à des forces biens supérieures en nombre. Mais nous résistions tant bien que mal. Le bateau était désemparé et prenait l’eau de toute part, son pont était criblé par les obus. Alors à chaque bordée tirée par nos ennemis, nous descendions pour éviter les boulets puis nous remontions aussitôt sur le pont afin de continuer à nous battre. Mais au bout d’un moment tous nos efforts furent inutiles car le navire se mit à couler. Les anglais s’écartèrent et nous firent signe de quitter le navire qui prenait l’eau de toutes parts et n’allait pas tarder à sombrer. Non seulement nous avons refusé de nous rendre mais alors que les canons étaient arrivés à fleur d’eau, nous avons envoyé une dernière bordée à nos ennemis en guise de cadeau d’adieu et nous sommes remontés sur le pont. Puis, nous nous sommes regroupés autours du drapeau français que quelqu’un avait fixé sur ce qui restait d’un des mâts et c’est bras au ciel et au cri de « Vive la France » et de « vive la Liberté » que nous avons coulé avec le navire ».

Les membres de l’assistance en restent bouche-bée, attendant la suite avec impatience. Alors solennellement Jean Troadec termine son récit :

« Moi Jean Troadec, j’ai eu de la chance … Je suis remonté et comme je savais nager j’ai survécu mais j’ai perdu beaucoup d’amis et aujourd’hui c’est à eux que je pense … »

De chaudes larmes coulent sur les joues du vieillard et certains s’approchent pour le consoler tandis que d’autres l’observent avec un regard nouveau. Ainsi derrière ce « vieux radoteur » impotent de surcroît, se cachait un pur héros de la Révolution, un homme qui n’avait pas hésité à vouloir sacrifier sa vie pour la France.

Jean Troadec se garda bien de raconter toute la vérité, rien que la vérité et il avait bien raison car ce qu’il venait de narrer, c’était la « vérité » celle que presque tout le monde connaissait et puis de toute façon s’il avait raconté autre chose, on ne l’aurait pas cru car l’histoire du Vengeur était un mythe encore bien ancré dans les esprits de l’époque.

La fin du Vengeur était bien différente mais ce fut la propagande républicaine qui transforma une défaite de ce début juin 1794 en victoire morale. Après s’être bien battu et avoir perdu le tiers de son équipage, le commandant du « Vengeur » un dénommé Renaudin, décida de faire hisser le pavillon britannique en signe de reddition. Une chaloupe anglaise prit bientôt à son bord le capitaine vaincu qui fut l’un des premiers à quitter le navire en perdition. Son second, qui hasard de l’Histoire, était aussi un « Renaudin », cousin germain du capitaine, fut sans doute le plus grand héros méconnu de cette histoire, il refusa d’embarquer sur la même chaloupe car il voulait tenter de sauver quelques blessés. Toujours est-il qu’une grande partie de l’équipage put quitter le navire et être prise en charge par les Anglais.

Mais un certain Barère, rapporteur du Comité de salut public à la Convention n’hésita pas à prétendre que l’équipage du Vengeur avait refusé de se rendre et que tous les membres de l’équipage étaient morts en sombrant avec le navire tout en criant « Vive la Patrie, vive la République » et pour couronner le tout, en chantant la Marseillaise.

Barère fut un peu gêné pour s’expliquer lorsque les deux tiers de l’équipage, libérés des geôles anglaises, revinrent en France un peu plus tard. Il s’en tira avec une pirouette en montrant qu’il était heureux d’apprendre qu’une « partie » de l’équipage avait finalement survécu au naufrage …

Mais il était trop tard pour changer l’Histoire car, entre temps l’imagerie populaire s’était emparée de la fin héroïque du « Vengeur du Peuple » et de nombreux artistes, à travers des tableaux, des sculptures, des pièces de théâtre et des chansons, avaient voulu rendre hommage à ces héros de la Révolution. Il y eut même des historiens qui reprirent la version de Barère. Cette histoire devint un mythe qui s’encra petit à petit dans la mémoire collective et c’est de cette façon que naquit la légende du Vengeur.

C’est ainsi que près de 60 ans plus tard quelqu’un se souvint du Vengeur du Peuple et il fut décidé d’accorder la légion d’honneur aux « rares survivants » de ce navire mythique. Compte tenu du temps qui s’était écoulé, ils n’étaient pas nombreux mais Jean était de ceux-là ….

Le héros de « Troudousten » vécut encore cinq ans de plus en arborant fièrement sa légion d’honneur à chaque occasion qui lui était donnée de la porter.

Lors du recensement de la population de 1852 qui eut donc lieu deux ans après la remise de la légion d’honneur, l’agent recenseur, sur les dires de Jean Troadec inscrivit : « Jean Troadec ancien marin » puis sur la ligne en dessous « CARN Marie, femme vivant de la pension de son mari ». Jean Troadec qui, quasiment toute sa vie, avait exercé le métier de tailleur puis de jardinier s’était souvenu qu’il avait été aussi marin de la République …

Martial

Image illustrative de l'article Vengeur du Peuple

P S : Même si Jean Troadec, n’était pas né à Ploujean (*), il y vécut pendant de nombreuses années et on se devait de lui rendre un vibrant hommage car il méritait tout autant que d’autres cette distinction qui illumina le reste de son existence et lui permit d’améliorer son ordinaire avec la petite pension annuelle de 25 francs qui était allouée à l’époque au titulaire de la légion d’honneur.

(*) Jean Troadec était né le 24 août 1773 à à Plougasnou et était le fils de Laurent et de Marguerite Bourdiec Il fut baptisé le lendemain en l’église de Plougasnou par un dénommé Cazoulat prêtre de la paroisse.

Jean Troadec épousa le 16 juin 1806 à Plougasnou Marie Carn fille de Toussaint et de Claudine Guillou. Le principal témoin de ce mariage, ne fut autre qu’Armand Toussaint Pastour de Kerjean du manoir de Mesgouë en Plougasnou et fils de François Toussaint lieutenant de vaisseau et de Marie Madeleine Désirée Josèphe de Goesbriand.

Le couple eut huit enfants mais la plupart de ceux-ci moururent en bas âge.

Sources :

  • Wikipedia
  • L’ami de la religion Tome 45 ème – 1850
  • Relevés du CGF (Base RECIF)
  • Sources diverses

« Enfin, quand l’heure est venue, quand les canons arrivés à fleur d’eau sont près de disparaître, le Vengeur, avant de couler bas, envoie pour adieu une dernière et terrible bordée à ses ennemis ; puis les intrépides marins remontent sur le pont, fixent le drapeau aux trois couleurs pour l’ensevelir avec eux sous les flots, et les bras tendus vers le ciel, aux cris mille fois répétés de Vive la France ! Vive la liberté ! ils descendent lentement et comme en triomphe dans la mer qui devient leur glorieuse sépulture. L’eau frémit, bouillonne, et ces héros disparaissent pour toujours en léguant à la patrie un exemple sublime »

Extrait de « Faits mémorables de l’Histoire de France » de Louis Michelant

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